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Provenance du granit du socle de la Statue de la Liberté


Le socle de la statue de la Liberté n'a pas été fabriqué en pierre, contrairement à ce qu'on pourrait croire, il a été fait en béton , qui lui-même a été recouvert de plaques de granit. Si la construction en béton a représenté un défi de taille pour les architectes (Il s'agissait de la plus grande construction du XIXe siècle, et encore a t-elle été faite dans ce matériaux novateur), la mise en place des plaques de granit a également relevé d'une grande habileté technique.


La carrière Beattie

Ces pierres de granit proviennent du Connecticut, à 130Kms au Nord de New-York, dans le comté de Guilford. Là-bas se trouve une presqu'île nommée Leetes Island. Elle fut achetée par un certain John Beattie, un migrant irlandais, fils d'un tailleur de pierres, venu chercher fortune dans les hypothétiques mines d'or de Californie. Comme beaucoup il se retrouva peu après sur la Côte Est, il y acheta 1.5 km carrés de terres, en 1869 sur cette presqu'île. Il y découvrit un filon de granit intéressant et développa une carrière qui fit les beaux jours des constructeurs New-Yorkais, la "John Beattie Granite Works".

John Beattie

John Beattie

Il signa un contrat de fourniture des plaques de granit pour la statue de la Liberté avec le maître d'œuvre D. King. Deux ans plus tard, le 5 août 1884, et à la demande de King, Beattie fit extraire un bloc de 6 tonnes de sa carrière et le débita en plaques de dimensions variées, telles que les avaient demandé King. Beattie numérota lui-même les plaques avant de les faire charger sur des chariots tirés par des bœufs, en direction du port le plus proche où l'attendait le bateau de transport, une propriété des carrières. Ce bateau était un sloop navigant sur la rivière Hudson, loop renforcé pour le transport des charges lourdes. Il pouvait transporter jusqu'à 100 tonnes de matériaux en une seule fois. Initialement il avait été construit pour la marine américaine, en 1813 à Lansingburgh (New-York) Equipé d'un treuil, il permettait des chargements et déchargements relativement rapides. Ce navire a fini sa carrière à Hoadley's Point, le port de la carrière.

John Beattie était d'origine irlandaise, sa famille était installée à Edinbourg. Né en 1820, c'est à 49 ans qu'il acheta sa carrière, n'ayant pas pu faire fortune dans l'Ouest américain.

Position de la carrière Beattie, dans le Connecticut (carte de 1906)

Position de la carrière Beattie, dans le Connecticut (carte de 1906)

C'était un notable de la côte Est, il employait de nombreux ouvriers. Le Connecticut était devenu, durant l'âge d'or de l'extraction du granit, à la fin du XIXe siècle, la plaque tournante des savoir-faire. Les tailleurs de pierres de toute l'Europe venant ici apprendre le métier ou tout simplement participer à l'essor des Etats-Unis en coupant, incurvant ou polissant les différentes pierres que l'on y trouvait, comme le granit rose, le bleu ou le blanc. A cette époque c'était près de 600 ouvriers qui sont passés par ces carrières. John Beattie reçut deux commandes majeures dans sa vie, du moins des commandes de prestiges : Le parement de la statue de la Liberté et les piliers du pont de Brooklyn.

Adresse : Leetes Island est un lieu-dit du comté de Guilford, CT 06437, USA.

Ci-contre se trouve la carte datant de 1906 et donnant la position de la carrière Beattie : "Bulletin 6 of the Connecticut Geological and Natural History Survey, 1906".


La géologie du Connecticut

Pour ceux qui veulent approfondir le sujet, voici ci-dessous la carte géologique de la côte du Connecticut, avec l'emplacement de la carrière Beattie. Cette carrière est sur une masse granitique, en bordure d'une grande zone de schiste.


Carte de la géologie de la côte du Connecticut

Carte de la géologie de la côte du Connecticut

Légende
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Faut-il fermer Wikipedia ?

C'est peut-être une question choquante, mais je suis sûr que vous ne le penserez plus après avoir lu le chapitre ci-dessous. A tous ceux qui pensent être dans le vrai quand ils indiquent sur Wikipedia que les pierres proviennent d'une carrière française, il suffit de leur faire remarquer que le transport de pierres granitiques à travers l'Océan est un peu périlleux, tout de même... Et fort coûteux, une pierre, même aux Etats-Unis, ça ne vaut quand même pas grand-chose. Donc, on met de côté son chauvinisme et on examine de plus près Wikipédia. Cette superbe encyclopédie collaborative en ligne insiste pour que la pierre du socle ait été fournie par une carrière française. Le truc, c'est que c'est pas toujours la même. Alors partons à la découverte d'un nouveau Monde, un Monde où ceux qui croient savoir ont la possibilité de diffuser à grande échelle leurs inepties. Voici la liste des endroits où Wikipedia prétend que la pierre granitique du socle a été extraite. Ca fait déjà beaucoup, mais je n'ai pas encore tout trouvé.

  • Euville, dans la Meuse, (spécialiste du calcaire pour les sculptures)
  • Cassis, dans les Bouches-du-Rhône,
  • Brignoles, dans le Var,
  • Chomérac, en Ardèche, (et sa carrière... de marbre),
  • Ruoms, en Ardèche, (connu pour sa carrière... de calcaire tendre)
  • Hauteville-Lompnes, dans l'Ain,
  • Brouzet-lès-Alès, dans le Gard,
  • Loperhet, dans le Finistère
  • Crazannes, en Charente Maritime,
  • Chazelles, en Charente,
  • Saint-Même-les-Carrières, en Charente,
  • Damparis, dans le Jura, (et sa carrière... de marbre).

Cette liste n'est pas exhaustive, nombreuses sont les carrières d'où proviennent les pierres en granit de la statue de la Liberté... si on croit tout ce qu'on lit sur Internet. On en trouverait en Espagne, en Grande-Bretagne, au Canada, en Belgique, et même en Afrique !

Par exemple, il est écrit, sur la page d'Euville :

Le socle de la Statue de la Liberté, offerte par la France, a été réalisé en granite et en pierre d'Euville.

Sur la page consacrée à la pierre de Cassis il y a une liste des monuments fabriqués avec cette pierre. Et bien sûr, on y lit :

"le socle de la Statue de la Liberté à New York"

Les contributeurs de cette grande encyclopédie en ajoutent une couche sur la page de la calanque de Port-Miou, entre Marseille et Cassis.

Jusqu'en 1982, on exploitait encore la carrière de Port-Miou qui donnait une pierre de taille blanche et dure, la Pierre de Cassis, qui a servi à la construction par Léon Chagnaud "du tunnel du Rove", de certains quais du Canal de Suez, de plusieurs portes du "Campo Santo" de Gênes et aussi de la Statue de la Liberté à New York.

Bien sûr, sur la page de Cassis, l'auteur confirme.

La pierre de Cassis, qui était exploitée dès l'Antiquité a fait la renommée de ce petit port de pêche dans le monde. Les quais des grands ports de Méditerranée en sont bâti, (Alexandrie, Alger, Le Pirée, Marseille, Port-Saïd, le socle de la statue de la Liberté à New York).

Sur celle de Ruoms, en Ardèche, les auteurs de l'erreur se protègent un peu, au moins.

Le Pays de Ruoms est un pays de carrières, encore exploitées il y a cinquante ans. La pierre calcaire de Ruoms a été utilisée pour la réalisation de nombreux monuments et ouvrages d'art, on a même cité le socle de la statue de la Liberté à New York, mais aucun document en atteste.

C'est déjà ça. C'est une bêtise, mais l'auteur n'était pas sûr de lui, il fait preuve de prudence. On aurait préféré qu'il vérifie.

Toujours sur Wikipedia, le lecteur peu scrupuleux peut lire, sur la page de Hauteville-Lompnes :

La carrière d’Hauteville-Lompnes est exploitée depuis 1840. Elle fournit une production de calcaire ambré utilisé pour les dallages et les placages. Cette pierre est exportée dans le monde entier et notamment pour des bâtiments célèbres tels que l’Empire State Building, le Capitole à Washington, l’escalier de la Maison-Blanche, la statue de la Liberté à New-York le Palais Impérial de Tokyo, le Palais de l’Escurial en Espagne, le Palais de Chaillot à Paris ou l’autel de la Basilique de Lourdes.

On peut se contenter de dire que pour la statue de la Liberté, c'est une ânerie. Pour les autres bâtiments, on vous laisse juge.

Il y a quand même parfois des indications pas si bêtes que ça. Du moins, qui paraissent plausibles. Par exemple, que le granit du socle ait été extrait d'une carrière bretonne n'est pas idiot, c'est une pierre qui a une bonne stabilité dans les intempéries, il faut le reconnaître. Et quitte à faire venir des pierres de France, autant que ce soit d'un port Breton, c'est déjà plus facile d'accès que Cassis, par exemple. Il est donc écrit :

La kersantite, ou pierre de Kersanton, est une roche magmatique filonienne, de composition proche du granite, et présentant un intérêt certain pour la sculpture, car elle allie la facilité à être sculptée à la résistance au temps et aux intempéries.

Le problème est que dans le chapitre "Quelques monuments en pierre de Kersantan", on lit :

Le socle de la statue de la Liberté, située sur l'île de Liberty Island, à l'entrée du port de New York est en pierre de Kersanton.

Voilà voilà... Encore une bêtise.

Jetons un coup d'œil à la page Wikipedia de la ville de Chazelles, bien connue pour être la "Capitale de la pierre". :

La commune de Chazelles est avant tout connue pour son sol calcaire pur, qui fut, comme ailleurs en Charente, la principale source de travail durant de nombreuses décennies. Si bien que Chazelles se revendique "capitale de la pierre", comme le rappelle une statue installée à proximité de l'ancienne gare. Quelques entreprises subsistent témoignant de ce savoir-faire. La statue de la Liberté de New York témoigne de ce savoir-faire car son socle a été taillé dans de la pierre de Chazelles ; en effet cadeau de la France aux nouveaux États d'Amérique, ce socle rappelle que New York a été appelé "La Nouvelle Angoulême", d'où le nom de la place New-York à Angoulême, préfecture et capitale historique de la Charente.

Et voilà comment la rumeur rattache les carrières de Chazelles à l'ancien nom de New-York.

Et sur la page de Crazannes, il y a, noir sur blanc :

Par ailleurs, la pierre de Crazannes a servi à la construction du socle de la statue de la Liberté à New York, malgré certaines rumeurs qui l'attribuent aux carrières de la Meuse.

Là, l'auteur est bien sûr de lui, la pierre vient de Crazannes ! Vraiment sûr ? Oui ?

Quittons un instant les villes et villages et intéressons-nous au patrimoine. Ainsi ai-je appris que le fort Liédot est une fortification située au Nord-Est de l'île d'Aix, dans le département de la Charente-Maritime. Et bien sûr, un peu plus bas :

Les blocs de pierre constituant le fort sont charriés via la Charente depuis les carrières de Crazannes près de Saint-Savinien. C'est dans ces carrières qu'ont été extraits les blocs de pierre ayant servi à la construction de la cathédrale de Cologne et au socle de la statue de la Liberté.

Au moins, les auteurs sont cohérents d'une page à l'autre, c'est déjà ça. C'est faux, mais cohérent.

Mais poursuivons notre balade. Nous arrivons à la bien nommée ville de Saint-Même-les-Carrières. Sur Wikipédia dans le chapitre "De la Renaissance à la Révolution", nous avons la phrase suivante :

Le socle de la statue de la Liberté à New York est réalisé en pierre de Saint-Même.

On va terminer par une note positive. Sur la page de Damparis, une commune du Jura, nous apprenons qu'il y a une carrière de marbre. Les habitants doivent en être fier vu la liste des monuments qui ont été construits avec cette pierre :

Dans le monde entier marbre et pierre de Damparis sont utilisés : théâtre de Genève, monument Farel à Neuchâtel, théâtre à Francfort, musée à Stuttgart, différents palais à Bruxelles, Kaiserhoff à Berlin, église Naïva à Moscou, une des cathédrales de Dublin, monument Christophe Colomb à Mexico et piédestal de la statue de la Liberté à New York.

La petite note positive, c'est la mention [pertinence contestée], juste à la fin de la phrase. On doit avancer dans le bon sens. Mais alors, quel chemin il reste à faire pour purger Wikipedia de toutes ces bêtises. Faites plutôt confiance à des sites spécialisés, ils sont bien mieux documentés.


Et sur les Wikipedia étrangers, on en dit quoi ?

Visiblement, nos amis étrangers ne sont pas tellement plus soucieux de la vérité que les français. Leurs wikipedia sont tout aussi faux en ce qui concerne l'origine des pierres de la statue de la Liberté. Ainsi la ville canadienne de "Rivière-à-Pierre", en Ontario, précise sur sa page :

Les tailleurs de pierre et les graveurs de pierre ont le mérite d'avoir contribué à des œuvres architecturales d'importance avec le granite de Rivière-à-Pierre, notamment à: L’Olympia York, le Toronto Dominion, le Battery Park de New York, le monument des Braves en face du parlement d’Ottawa, piliers du pont de Québec, la Citadelle (à Québec), des stations du métro de Montréal, Grand Séminaire de Québec, Basilique Sainte-Anne-de-Beaupré reconstruite à partir de 1923 après l'incendie du 29 mars 1922, bordures de trottoirs et de routes au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et aux États-Unis, sections de la base de la Statue de la Liberté à New York, édifice Parthenais de Montréal construite vers 1965, le gratte-ciel Philip Morris à New York construit en 1982-83, les murs bordant la quai de la rivière Saint-Charles en la Ville de Québec...

NOTE : Se moquer des erreurs des autres est un plaisir. Assumer les siennes est une nécessité. Vous trouverez probablement des erreurs sur ce site, mais au moins, je les assume et les corrige au plus tôt. Pas comme Wikipedia, sur lequel on ne peut finalement pas compter pour obtenir des informations efficaces.


A propos, est-ce que la vraie information est présente sur Wikipedia ?

En cherchant bien, on finit par trouver la page de la ville du Connecticut, Byram, où se trouve la carrière. Et là, on lit ceci :

La carrière de Byram a fourni les pierres pour la construction du pont de Brooklyn et de la base de la statue de la Liberté à New York.

Enfin !


Voir aussi : Histoire de la statue de la Liberté

Voir aussi : Socle de la statue de la Liberté



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