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Financement de la statue de la Liberté


Pour un projet aussi colossal, il faut un financement conséquent. Celui de la Statue de la Liberté a été difficile à assurer, surtout que ce n'est pas un mais deux financements qu'il fallait faire : Un en France, pour payer la statue elle-même, et l'autre aux Etats-Unis, pour payer le socle.

En France, ce sont les dons qui ont lancé ce projet. Une collecte de fond gigantesque a été lancée en 1875 et s'est poursuivie jusqu'en 1880, la facture initiale ayant été multiplié par 2 et demi. Des milliers de particuliers se sont joints à de nombreuses entreprises et des administrations françaises, soucieuses de l'image de leur pays vis à vis des étrangers. Le financement total s'est monté à 1 000 000 de francs de l'époque, une somme très importante bien sûr. Pour aider à son financement on fit montrer à Paris, pour l'exposition universelle de 1878, la tête de la statue, au champ de Mars.

Le financement américain n'était destiné qu'à la construction du piédestal, qui était à la charge des américains mais coûtait tout aussi cher que la statue elle-même (125 000 dollars pour le prix initial). Là aussi il fut financé par de nombreux particuliers et quelques entreprises, ainsi que par des évènements festifs ou sportifs (matchs de boxe notamment)


Financement côté français


1865-1875 : Un contexte défavorable

Côté français, le financement de la statue de la Liberté n'a pas été si simple que ça à terminer. Il faut revenir au contexte de l'époque pour s'en convaincre. Lorsque l'idée de la construction de cette statue fut émise, en 1865, il ne s'agissait que d'un vague projet, certes intéressant, mais qui s'inscrivait dans un futur pas si concret que ça. Lorsque Bartholdi pu se pencher un peu plus sérieusement sur cette construction, il tombait mal : Le gouvernement autoritaire de Napoléon III, alors chef du gouvernement, l'empêchait de mettre en œuvre un projet de statue critiquant son régime, ce qui était le but caché de la statue. La puissance des appuis monarchiques en France faisait capoter toute tentative de financement public. Puis, en 1870, la guerre franco-prussienne éclata, laissant le pays en friche. Bartholdi choisit de s'exiler aux Etats-Unis, tout autant pour fuir son pays occupé que pour découvrir cette jeune Nation et y tisser des liens qui lui permettrait de faire sa statue. Lorsqu'il revint, une fois l'épisode historique de la commune terminée, le gouvernement Mac-Mahon était toujours à forte puissance monarchique. Il fallut attendre 1875 pour que les idées républicaines soient suffisamment fortes dans l'opinion pour que le gouvernement tende vers plus d'ouverture, et 1876 pour qu'il destitue Mac-Mahon. Ce n'est donc qu'à partir du milieu des années 1870 que le projet de la statue de la Liberté a pu se faire.

Dès 1874 Bartholdi avait commencé les travaux, ceux de la torche et de la main de la statue. L'idée était de commencer par des éléments représentatifs qui puissent marquer l'opinion. Ces travaux furent financés avec une première campagne de dons, assez maigre. Il faut dire que les Français n'adhérèrent pas au projet, en fait il ne voyait pas pourquoi ils devaient participer au financement d'une statue gigantesque édifiée aux Etats-Unis, un pays qui a tourné le dos à la France pendant la guerre de 1870, oubliant un peu rapidement que c'est la France qui lui avait permis d'obtenir son indépendance. Et puis, le milieu des années 1870 correspond au début d'une crise économique en France, les pays européens limitrophes prenant plus de poids sur le marché économique international que la France. Ceci fait que les classes moyennes ne voulurent pas participer à la campagne de dons.


1875-1880 : La levée de fonds

Edouard de Laboulaye, l'initiateur du projet - républicain convaincu - utilisa alors la puissance de ses amis riches. Il créa un comité, l'Union Franco-Américaine, constitué de personnalités ayant un rapport avec les Etats-Unis. Ce groupe utilisa la presse pour faire connaître le projet et apporta les fonds nécessaires à la continuité du projet, mais dans une part raisonnable. La campagne de presse porta ses fruits, mais faiblement. A force de parler d'une statue en baie de New-York, à faire d'en faire une description précise, de montrer des croquis, la statue parue familière aux Français qui ne voyaient pas l'intérêt de payer pour quelque chose qui semblait déjà exister. Non, le financement a été une somme de petites participations, dont le diner de gala de novembre 1875 assura une grande partie. Ce jour-là fut organisé un diner patriotique durant lequel fut magnifiée la statue. La ferveur qui se dégagea de cet évènement encouragea les invités à verser une participation qui s'éleva jusqu'à un cinquième des besoins. Un autre évènement fut organisé plus tard, un concert à l'Opéra de Paris, mais celui-ci fit un flop retentissant. Devant la réussite du diner la presse, qui avait été invité, multiplia les appels aux dons. La statue devenait ainsi de plus en plus connue, mais ce n'est pas pour autant qu'elle fut payée. Pire, en 1876, il n'y eu plus rien en caisse, et Bartholdi lui-même avoua qu'il songeait à arrêter le projet. Seul le bras droit, la torche et la tête avait été faite. Le sculpteur eut alors une idée géniale, et elle concernait les Etats-Unis.


L'exposition du centenaire de 1876

Le bras à l'exposition de 1876

Le bras à l'exposition de 1876

L'exposition du centenaire de 1876 était un évènement organisé à Philadelphie pour fêter le centenaire de l'indépendance des Etats-Unis. Ce fut aussi une aubaine pour Bartholdi. Les organisateurs avec qui il était en contact depuis son premier voyage, en 1871, lui proposèrent de participer en exposant les pièces déjà réalisées de la statue. Pour plaider sa cause et prouver aux Américains que son projet n'est pas une utopie, il fit venir de France ces premiers éléments. Ainsi le bras tenant la torche fut exposé, prouvant que le travail avançait. Bartholdi construisit une boutique et au cours de l'exposition les américains achetèrent de nombreuses photographies ou objets "marketing" (à une époque où l'on n'utilisait pas encore ce mot). Ca a eu deux intérêts de grande importance : D'une part ça a permis d'assurer le financement de la statue et de son socle, d'autre part ça a fait connaître la statue du grand public américain, qui voyait concrètement le cadeau de la France à leur pays. Le bras tenant la torche resta à Philadelphie durant les dernières semaines de l'exposition, avant d'être exposé à New-York, où là aussi il reçut un accueil chaleureux des habitants. Bartholdi avait vu la rivalité entre les villes de New-York de et Philadelphie, et en montrant la statue dans les deux il encourageait chaque partie à donner plus que sa rivale, augmentant ainsi significativement le financement. Durant l'exposition il y eu d'autres évènement. Le compositeur Offenbach fut invité à célébrer la future statue, il en fit un récit dans son ouvrage "Notes d'un musicien en voyage".

Le bras ainsi exposé eu un très grand succès. Les estimations amènent à un total de 10 millions de visiteurs, ce qui est tout simplement phénoménal : Ça représente 20% de la population des Etats-Unis !

La tête à l'exposition de 1878

La tête à l'exposition de 1878

Bartholdi rencontra à Philadelphie un architecte de talent, auteur de bon nombre de bâtiments sur la côte Est, tous pour les personnes les plus fortunées : Morris Hunt. Il sera l'architecte du socle de la statue, lorsque son financement sera assuré. En attendant, il a construit le principal hall de l'exposition, un magnifique bâtiment blanc à dôme.


La suite du financement

Si l'exposition du centenaire fut une réussite pour le financement de la statue de la Liberté, Bartholdi, de retour en France, eu l'idée d'appliquer les méthodes utilisées aux Etats-Unis. Il contacta la presse et fit paraître des articles encourageant les parisiens à se rendre dans les ateliers Monduits pour voir la construction de la statue. Il fit exposer le bras aux Champs-Elysées, lors de l'exposition universelle, et lorsque la statue fut montée il permit aux visiteurs de gravir les marches intérieures jusqu'à la couronne. Il fit aussi éditer des cartes postales, des images, et même une sorte de diaporama de la statue dans la baie de New-York, une technique novatrice à une époque où le cinéma n'avait pas encore été inventé et qui permettaient aux spectateurs de se projeter sur place, à un moment n'existant pas encore, celui où la statue se dresse dans le ciel. Pour une somme modique les parisiens adhérèrent à cette idée et n'hésitèrent pas à débourser leur argent pour ce genre de prestations. Au final, si les Français ne voulurent pas payer pour construire la statue, ils payèrent pour des services qui les faisaient rêver, mais pour Bartholdi, ce fut la même chose : La construction de la statue pouvait se poursuivre.

Pour boucler définitivement le financement c'est une grande loterie qui fut organisée, une loterie nationale. Les cadeaux à gagner étaient des peintures, des œuvres d'art, un peu tout ce qui touchait à l'art au sens général. Ce fut là aussi un succès, et ça a permis d'assurer le reste du financement.


Financement côté américain


Les réticences

Côté américain le financement a été beaucoup plus laborieux... Il faut dire qu'ils ne voyaient pas l'intérêt de la construction d'une statue à la gloire de la Liberté sur leur sol, surtout qu'elle est proposée par la France. Il y avait plusieurs raisons à ça : Tout d'abord le sentiment de Liberté était inné chez les Américains, ils avaient lutté moins d'un siècle auparavant pour se débarrasser de la tutelle de l'Angleterre, ils n'avaient donc pas besoin qu'on leur rappelle l'importance de la liberté à travers un monument. Ensuite, les Français n'étaient pas bien vus aux Etats-Unis. L'histoire prouve que c'est bien dommage, car justement ce sont les Français qui avaient donné la victoire aux Américains face aux Anglais durant la guerre d'indépendance, mais c'était un fait. En fait il ne faut pas voir les Américains comme un ensemble car à cette époque les Etats-Unis sortaient d'une guerre civile de 5 ans, la fameuse guerre de sécession. Les deux camps étaient loin d'être unifiés, et chacun avait ses raisons d'aimer ou pas la France. Au Sud, esclavagiste, les américains n'aimaient pas la France car elle avait voté l'abolition de l'esclavage en 1848 durant leur révolution. Ils avaient peur que l'abolitionnisme soit contagieux, si les deux pays se rapprochaient. Au Nord, les Américains s'étaient plutôt rapprochés de l'Empire Prusse, ennemi de la France qui lui déclarera la guerre en 1870. Il faut dire que les Etats-Unis avaient une forte communauté germanique, plus importante et plus active que la communauté française. Les Français étaient donc mal perçus, et voir arriver un français porteur d'un projet grandiose mais sans raison d'être, et demandant un lourd financement, pas étonnant que le peuple Américain ait été contre le projet.

Toutefois lorsqu'Auguste Bartholdi arriva aux Etats-Unis pour son premier voyage, en 1871, voyage qu'il effectua tout à la fois pour trouver un emplacement à sa future statue, tisser des liens avec des interlocuteurs américains et fuir son pays occupé par les Prusses, il ne se démonta pas et chercha à tout prix à convaincre de l'utilité de son projet. Il n'y parvient qu'avec le secours de personnalités de la presse comme Pulitzer, mais aussi à ses actions sur place. Il se fit connaître des américains europophiles, s'introduisit dans la communauté riche de la côte Est et fit des déplacements à Philadelphie, puis Washington. Il rencontra même le président Grant qui ne fut pas spécialement emballé par le projet. A Philadelphie on l'introduisit à "l'Union League Club", une association dont les vues étaient assez proches de celles de Laboulaye. Les membres de cette association étaient issue de toutes les villes de la côte Est. Si ils avaient les moyens de financer la statue, ils ne voyaient pas leurs intérêts, chacun se demandant ce qu'il avait à gagner chez lui à payer une statue à New-York. Un bras de fer fut même engagé entre Bartholdi, venu en Amérique pour défendre son projet, et ces riches entrepreneurs prêts à mettre la main à la poche à une condition : Que le nom de leurs entreprises figure sur le socle. Ce qui fut refusé, d'où la nécessité d'avoir à financer le socle par d'autres moyens, dont les évènements sportifs.

Le financement n'était donc toujours pas fait côté Américain, même si les premiers contacts étaient encourageants. En 1877 deux riches américains firent des dons très généreux de 5000 $ chacun (l'équivalent de 100 000 $ de nos jours), mais ce furent les seuls à donner une telle somme. Les autres personnalités de la Côte Est ne firent que des dons symboliques : la levée de fond stagnait. Il faut dire que ce n'est pas les raisons qui manquaient au manque d'entrain à fournir de l'argent pour la construction du piédestal.


Les raisons du rejet de la statue de la Liberté par les Américains

Lorsque le projet de construction d'une statue à la gloire de la Liberté fut proposé aux Américains, ceux-ci furent assez perplexes. Certes, on ne peut pas considérer que la population américaine avait un avis uniforme sur la question, il y avait des détracteurs comme des promoteurs pour ce projet. Mais le sentiment général fut l'étonnement, et plus tard la réticence, qui apparut lorsque les Français leurs demandèrent de financer le piédestal. En fait, il y avait plusieurs raisons pour lesquelles les Américains étaient réticents à la construction de cette statue. En voici sept, qui représentent les principales. Par la suite certains eurent d'autres raisons de s'opposer à la construction de la statue de la Liberté, mais ce furent des points de vue trop particuliers pour être cités ici.


  1. La première était sans doute le fait que la statue a été présentée comme un don fait par la France aux Etats-Unis. Dans la culture française, un don est désintéressé, l'histoire du pays a laissé un sentiment de grandeur dans l'action même de donner. Mais ce sentiment est assez propre à la France, il est très peu partagé dans le Monde. Les Américains ne dérogent pas à la règle et pour eux, recevoir un don implique une réciprocité naturelle, un peu comme si les Français souhaitaient recevoir quelque chose en échange. En fait, ils ne se trompaient pas, les initiateurs du projet souhaitaient que les Etats-Unis affichent avec plus de conviction l'importance qu'ils accordaient à la Liberté, de façon à mettre en porte-à-faux le gouvernement autoritaire de Napoléon III, et éventuellement que ça participe à sa chute. Mais cette vision calculée n'était que le fruit des réflexions d'un petit groupe d'homme, centré autour d'Edouard de Laboulaye. Le reste de la population, quand il a pris connaissance du projet, l'a soutenu de façon désintéressé

  2. La seconde raison se trouve aux Etats-Unis, parmi ceux qui avaient le pouvoir de financer le socle de la statue. Au pays du roi dollar, une personne qui s'est enrichi n'avait pas de raison de donner son argent à cette époque, pour quel projet que ce soit. Le philanthropisme était très peu développé, les initiatives particulières de don envers des associations ou des œuvres quelconques n'étaient pas une habitude et tout le monde trouvait ça normal, les plus fortunés les premiers. Là aussi c'est un sentiment qui va à l'encontre de l'histoire des Français, dont l'héritage des œuvres du Moyen-âge rend la population pleine d'incompréhension face à l'avarisme. La campagne de financement du socle s'est donc soldée par un échec vis à vis de la population riche américaines, tout simplement parce qu'ils ne voyaient pas pourquoi ils iraient dépenser leur argent sans qu'ils soient l'initiateur du don.

  3. La troisième raison se trouve dans la révolution française. Cette révolution, qui eut lieu moins d'un siècle plus tôt, était encore vivace dans les esprits. La population américaine s'est nourrie d'images sanglantes associées à l'émancipation du peuple Français face à ses dirigeants. Vue de l'Amérique, la Liberté telle que la vivent les Français fait peur : Cette liberté, c'est la mort des élites, c'est l'uniformisation des classes sociales, ce sont les barricades, les armes, la violence. Certes les Etats-Unis venaient tout juste de sortir de 5 ans de guerre civile (la guerre de sécession), mais même à ce moment le peuple Américain n'arrivait pas à associer le sentiment de Liberté tel qu'ils l'envisageaient à ce que représentait cette liberté pour les Français. La peur, c'est aussi une raison pour expliquer les réticences qu'ont mis les Américains à faciliter la construction de la statue de la Liberté sur leur sol.

  4. La quatrième raison est dans l'œuvre elle-même. La statue représente une femme tenant un flambeau à la main. Elle est calme, éclaire le Monde, mais ne représente personne en particulier. Les Américains ont besoin de héros, de chefs, ils leurs élèvent des statues. Mais ils n'élèvent pas de statue à la Liberté. Pour eux, à cette époque, une statue devait représenter quelqu'un, pas une abstraction. Cette statue était trop impersonnelle pour qu'ils y adhèrent.

  5. La cinquième raison réside dans le choix du lieu d'implantation. New-York fut choisi en 1871, sans surprise car c'est là que la voulait Auguste Bartholdi. Il savait que c'était la principale porte d'entrée des Etats-Unis, c'est là qu'elle serait la plus vue. Le problème du financement est apparu rapidement lorsqu'il a fallu convaincre les personnalités riches de la côte Est : Qui, hormis les habitants de New-York, était prêt à investir massivement dans une statue qui ne serait même pas installé dans leur ville. La situation de la statue n'a donc pas facilité son financement, encore que ce point aurait été identique si elle avait été installé à Philadelphie, Boston, ou San Francisco comme ça a été évoqué parfois. En fait les promoteurs du projet n'ont pas réussi, à cette époque, à expliquer le fond de la statue : Elle devait représenter les Etats-Unis dans leur intégrité, mais chacun y a vu une statue New-Yorkais.

  6. La sixième raison est religieuse, bien que l'argument de fut employé que par peu de monde. Ceux-là décrétèrent que la statue de la Liberté était une idole païenne qui ne pouvait pas être adoré comme pouvait être les icones chrétiennes. Ils avançaient aussi l'idée que le seul garant de la liberté dans le Monde était Dieu, et donc qu'il n'était pas question de mettre en avant cette Liberté qui n'était que la conséquence de l'œuvre de Dieu sur Terre, le véritable être méritant d'être idôlatré étant le Créateur. Mais cet argument n'a jamais vraiment eu de retentissement parmi la population américaine, celle-ci ne cherchant pas spécialement à faire interdire la statue. Ils voulaient juste l'ignorer.

  7. La septième raison du rejet de la statue de la Liberté par les Américains est patriotique. En effet la communauté prusse était bien plus importante aux Etats-Unis que la communauté française, elle se faisait plus entendre. Lors du lancement de la campagne de récolte des fonds, pour la construction du piédestal de la statue, la guerre franco-prussienne de 1870 venait de se terminer à l'avantage de la Prusse, future Allemagne. Du coup les Américains étaient plus naturellement pour les Prusses et moi pour la France, c'était un sentiment général peu important, mais qui est toutefois à noter. La statue étant française, elle fut tout naturellement rejetée par la communauté prussienne, qui eut plus de retentissement que ce que pouvait fournir la voix des promoteurs de la statue.

  8. La huitième raison est purement esthétique, mais ce n'était la plupart du temps qu'une excuse pour ne pas avoir à donner la véritable raison du rejet de la statue, l'une des autres explicitées ci-dessus. Le critère esthétique a été assez peu utilisé pour critiquer l'oeuvre. Ce qui le faisait pouvait se contredire eux-mêmes, certains la trouvant trop flamboyante, d'autres au contraire trop terne. D'autres encore ont donné leur avis sur ce que devait être une statue représentant la Liberté, mais personne de ceux-là ne la voyait sous la forme d'une femme sereine. L'esthétisme contesté de la statue a donc été l'une des causes de la critique, mais ce n'était pas la principale.

  9. La neuvième raison concerne la peur de voir une statue aussi impressionnante dans la baie de New-York sans vraiment savoir ce que ça va donner concretement. En effet, cette statue était la plus haute du Monde à son époque, et personne ne pouvait réellement imaginer son impact sur le paysage. Les détracteurs voyaient en elle une possible masse floue, trop proche de Manhattan dont elle gâcherait la vision. Il faut dire que n'ayant pas d'antécédent, une telle statue pouvait faire peur.

L'influence politique

En 1876 eu lieu une élection présidentielle aux Etats-Unis. Celle-ci opposa Rutherford Hayes à Samuel Tilden. Le premier est républicain, le second démocrate. Pendant l'année précédente et la campagne, un phénomène d'inversion des intentions de vote paru au grand jour. Si les électeurs étaient plutôt en faveur du démocrate, le candidat républicain fit une belle remontée dans les sondages et parvient à arracher la victoire. La cause de sa remontée, si elle a plusieurs explications, se trouve en partie dans l'appui que lui a apporté un certain William Evarts, républicain membre du comité de levée des fonds pour la statue de la Liberté. Une fois élu, Hayes favorisa le comité mais les rancœurs restèrent tenaces longtemps : Un membre du Congrès américain fit retirer les 100 000 dollars initialement prévu pour la construction du piédestal d'un projet de loi de finance. Amputé d'une telle somme, le comité reçu un coup d'arrêt dans ses initiatives. Un second coup d'arrêt se produisit lorsque le gouverneur de l'Etat de New-York, Groover Cleveland, imposa le retrait du don de 50 000 dollars de l'Etat fédéral au comité. Il faut dire que Cleveland était démocrate, et il voyait là une façon de se venger du mauvais coup reçu lors de l'élection présidentiel. Ceci participa grandement à la lenteur de la levée des fonds en faveur du piédestal de la statue de la Liberté.


Le rôle de la presse

Si les élites n'adhérèrent pas au projet de Bartholdi, il en fut de même pour les classes moyennes et populaires, qui auraient pu immédiatement s'enthousiasmer pour la statue mais n'étaient même pas au courant du projet. De toute façon, ils n'auraient pas accepté de débourser leur argent pour ça. Il faudra attendre la rencontre de Bartholdi et de l'éditeur du "Philadelphia Press", John Forney, pour entrevoir un début de solution. C'est lui qui, convaincu de l'intérêt de la statue, introduisit Bartholdi à l'Union League Club, c'est lui aussi qui lança la première campagne d'appel au don pour la statue dans son journal.

Il faut savoir que la presse, à la fin du XIXe siècle, était essentiellement tenue par des financiers qui s'en servait pour promouvoir leurs projets. Les journaux étaient relativement chers et même si la classe moyenne pouvait se les payer, il y avait une grande partie de la population qui s'en abstenait. Survient alors le phénomène des journaux à bas coûts, vendus jusqu'à 1 sous seulement. Avec de telles pratiques commerciales, les ventes s'envolèrent et c'est une grande partie de la classe populaire et moyenne qui purent lire les journaux. Et c'est à ce moment qu'ils prirent connaissance du projet d'érection de la statue de la Liberté, et des difficultés que rencontrait le comité de levée des fonds. Il faut dire que les journalistes n'étaient pas tendres : Ils critiquaient ouvertement et de façon cinglante le manque d'implication de la classe aisée américaine, ainsi que des ronds-de-jambe que devait faire les membres du comité pour parvenir à leur fin. Ce feuilleton dura des mois, et peu à peu l'opinion eut une idée assez concrète de ce que serait la statue une fois terminée. Les nombreuses gravures qui apparaissaient dans les journaux favorisaient l'imaginaire, et du coup la statue était réellement personnifiée, ce n'était pas seulement un vague projet. Tout était en place pour déclencher une vague d'adhésion populaire, il ne manquait plus que l'élément déclencheur. Il arriva grâce à un homme bien connu, Joseph Pulitzer.


La levée réussie grâce à Joseph Pulitzer

Pulitzer avait suivi la levée de fond de loin, initialement. Mais il s'enthousiasma rapidement car il voyait là son intérêt. Il fit paraître une série d'articles assez tôt mettant en avant le manque d'intérêt des élites pour le projet.

Nous avons plus d'une centaine de millionnaires dans cette ville, écrit-il en 1883, chacun d'entre eux a les moyens de faire un chèque pour régler la totalité de la somme requise sans même avoir l'impression d'avoir dépensé un dollar. N'importe lequel d'entre eux aurait volontiers dépensé une telle somme à des dépenses somptuaires ou ostentatoires, pour une danseuse de ballet étrangère ou une chanteuse d'opéra [...]. Mais qu'ont-ils à faire d'une statue de la Liberté qui leur rappelle l'égalité de tous les citoyens de la République ?

Repris de : Barry Moreno, 2000, the statue of Liberty encyclopedia, New-York

Joseph Pulitzer était un self-made man, fondateur de quelques journaux mineurs puis du "New-York World" qu'il racheta à prix d'or. Précurseur dans sa façon de présenter les informations, de façon sensationnelle et s'approchant le plus possible de son lectorat, il prit fait et cause pour la statue et, à force d'articles où il s'enflammait, il finit par convaincre les classes moyennes de participer au financement de la statue. Il déploya une campagne d'informations particulièrement visibles calquée sur celle qu'il avait faite quelques années auparavant pour l'élection présidentielle. Il faut dire que l'heure était grave : En panne de financement le chantier du socle était arrêté en plein milieu et rien ne semblait indiquer qu'il allait reprendre un jour. Or, pendant ce temps, les français faisaient progresser la statue qui allait bien avoir besoin d'un site d'implantation : Il fallait faire vite.

A force d'appel aux dons, les premiers dollars parvinrent au comité. Pulitzer se mit à publier les noms des donateurs, quels que soit les montants fournis. Il mit en avant des dons très modestes mais qui correspondait à un grand effort de la part de la personne, d'autres d'enfants, et peu à peu la cagnotte augmenta. Le comité de levée des fonds, partiellement ridiculisé d'avoir échoué avec les milliardaires là où Pulitzer réussissait avec la population modeste, tenta d'accélérer la levée mais échoua à nouveau. Le financement fut réellement payé par la classe moyenne américaine, et quand les 100 000 dollars fut atteints, un article spécial paru dans le New-York World pour féliciter les donateurs.


Voir aussi : Histoire de la statue de la Liberté



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